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Le complément des Carnets de Campagne diffusés sur France Inter sans impératif de temps ni d'espace et ouvert aux commentaires et contributions extérieures

26 Feb

avant on n'avait pas beaucoup d'argent dans les campagnes, maintenant on est pauvre

Publié par Philippe BERTRAND  - Catégories :  #coup de gueule

Cet article, qui n'en est pas vraiment un, risque d'être long. je vous avertis à l'avance au cas où vous auriez mieux à faire que de lire une longue complainte d'un blogeur pris en tentative d'explications. Je réagis à la télévison et à son  information. Toujours critique à son égard et c'est plus que normal. Je suis le produit d'une éducation fraternelle qui m'a mis en condition très tôt sur les aléas sinon les dangers de l'addiction télévisuelle. Merci mon frère. Ce soir, comme il arrive fréquemment, je passe d'I Télé à Bmf et vice-versa. La première est plus souple et moins démagogique que la première  et la seconde est parfois plus orientée sociétale que ne l'est la première qui, bras secondaire de canal+, serait davantage dans une sorte de complicité culturelle avec son téléspectateur. Bref. la dite BFM avec ses voix de journalistes compressées pour rester dans le son voix de canards neutres, diffuse un reportage sur une antenne mobile du secours populaire  qui véhicule des biens de première nécessité  dans les campagnes esseulées. Des personnes témoignent, RSA, chômeurs de longue durée, femmes divorcées avec enfants et sans emploi, tous avouent leur honte à s'afficher pauvres. Etre pauvre à la campagne, c'est être dans le colimateur d'une collectivité resserrée plus exigente qu'ailleurs et plus fustigeante qu'ailleurs. A la campagne, il faut jouer des apparences pour ne pas tomber sous le couperet de la vindicte de voisinage. Etre pauvre à la campagne, c'est faire comme si. C'est aller dans la seule épicerie du village  acheter deux paquets de pâtes en comptant les pièces jaunes qui gisent au fond du porte-monnaie. C'est laisser croire que l'on n' a pas pris suffisammment, que l'imprevu nous empêche de régler comptant les achats qui se résument, pourtant, à des dépenses de première urgence. C'est peine perdue malgré tout, parce qu'à la campagne, en moins d'une journée, le voisin a compris que la vie avait basculée dans la déshérence, le calcul et le faux-semblant. l'anonymat de la ville possède cette seule vertu d'absorber ce jugement et cette connaissance de l'autre. La campagne n'est pas  complaisante, elle sait, elle sent et elle juge aussitôt. Alors, inévitablement, je pense à mon enfance dans ma campagne et à ceux qui n'avaient pas "beaucoup de moyens" mais qui n'avaient pas à jouer un double jeu. Ce n'est ni une question de solidarité perdue, ni l'effet d'une immonde crise qui continue à répandre son cancer d'indigence. Non, le changement tient à nous, seulement à nous. A nos prétentions, aux mirages de ce que la réussite pouvait incarner. Réussir ici, dans ma campagne, c'était avoir le standing de vie de catalogue: salon et canapé, télévision et congélateur, hygiène et éducation. j'ai croisé bien des personnes, dont une famille proche de celle de mes parents, dont les enfants se lavaient le dimanche soir dans la bassine installée au centre la cuisine en s'enduisant d'un savon de Marseille gras et épais. J'en avais la nausée, fils de petits notables de province que j'étais, bénéficiant d'une salle de bains avec eau chaude à volonté. je ne saisissais pas ma chance, mais je ne voyais qu'une différence insupportable. l'image reste gravée dans ma mémoire. Je n'ai pas jugé, je n'ai pas considéré cette différence honteuse, mais je ne comprenais pas pourquoi eux la bassine et moi la baignoire. Surtout je parvenais à me convaincre que cette démonstration d'hygiène ostensible et pauvre, ne me concernerait jamais. Elle ne m'a jamais affecté certes directement, j'y ai échappé, mais elle est là, blottie dans un coin de ma mémoire. Rien ne pouvait malgré tout me permettre de fustiger ces personnes et cette famille. J'avais de la chance, une chance normale, logique et naturelle. Point. Alors que s'est-il passé pour que cela change? L'organisation sociale, les réglementations, les prérogatives, les normes et les cadres administratifs, oui tout cela a ordonné un monde nouveau, en tout cas, différent. Nous ne vacillons pas sous le poids d'une nomenclature publique et administrative éreintante, mais nous sommes écrasés par les contraintes que le monde moderne a souhaité à commencer par une hygiène sociale outrancière. Elle peut paraître symbolique, elle est néanmoins dévastratrice. A défaut de vies, nos campagnes se sont voulus propres, sécurisantes. Si les commerces disparaissent et le lien social qui les accompagnent aussi, il faut au moins préserver la quiétude des derniers vivants. L'électoralisme a assimilé le troisième âge comme le silence envahit les pierres tombales.Pas d'herbe folle et gardons la sépulture intacte. La mode consumériste a  pris le dessus. La boucherie du village a abandonné son héroïque commerce face aux emballages sous céllophane de la grande distribution. L'accompagnement familial de nos parents a été supplanté par l'établissement adapté et a priori sécurisé, afin de garantir les fins de vie. Les liens se sont distendus. Le voisin n'est plus un ami avec lequel les échanges de service vont de soi, mais il devient un concurrent à la survie. Ces images, ce soir m'ont plus que peiné, elles m'ont rappelé que la nostalgie qui nous étreint à ce moment-là ne doit surtout pas être gagnée par la cause du parti d'extrême droite qui n'a qu'une règle d'existence: l'exclusion catégorique de l'autre, l'autre c'est-à-dire celui qui a volé notre dignité.

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filinger 28/02/2014 07:33


Bonjour Monsieur!

D'abord merci à Monsieur Jacky Denieul d'avoir bien voulu, en héraut coutumier de la cause culturelle, m'envoyer votre carnet qui m'a beaucoup intéressé.
Bien écrit, c'est une évidence et de plus avec un ton où se dessine en filigrane beaucoup de sincérité et de perspicacité et c'est un euphémisme!
Pour cela, veuillez accepter, toute ma gratitude. Alors, s'il vous plaît, permettez à votre fervent lecteur de faire une critique si possible argumentée et non sans aménité de votre propos qui
m'a tant plu...Il ne s'agit surtout pas de châtier même si l'on aime mais tout simplement d'essayer de voir les choses en face, si vous me permettez cette expression, peut-être un peu
facile.
Je suis de la campagne et fais partie de ces gens pour lesquels maintenant vous vous ralliez avec une certaine condescendance...C'est incroyable, depuis quelque temps dans les milieux
intellectuels on se plaît à parler d'empathie à l'endroit du paysan, si tant est qu'icelui existât encore, cher Monsieur! Comme disent les gens de la ville, c'est tendance!
Mon éducation m'a toujours appris dans les faits et gestes à respecter l'autre dans ce qu'il a de différent et de protéger cette étrangeté si les circonstances s'y prêtent.
Et en même temps faire de telle sorte que le discernement naturel permette une harmonie dans la liberté de chacun et non une sournoise intrusion "chattemite".
On est bien d'accord!  Cependant en vous lisant jusqu'au bout on comprend tout :
 Vous, les pauvres, on vous aime, on compatit de tout cœur et même entre les lignes on penserait résipiscence tant vous êtes avec eux...
Mais de grâce, mais bons amis, mes très chers frères, ne soyez pas bêtes, réfléchissez un peu :  Ne votez surtout pas " extrême-droite" en d'autres termes pour le rassemblement bleu
marine de Madame Marine Le Pen, et là, je suis poli car pour beaucoup d'énervés, c'est "la le pen"!
Cher Monsieur, là ça ne passe plus et voilà sur le tapis un sacré beau problème de fond que sereinement nous devons, entre gens tranquilles, discuter ou  si vous voulez, voir de plus près.
Accordez-moi, s'il vous plaît, la permission d'aller de ce pas quérir mes propres carnets qui ne sont pas de campagne politicienne mais de la campagne qui ont quelque chose à voir avec le
politique. Je les ouvre et me voici à l'aprilée deux mille deux...
C'était le soir du 20 avril au café du village à une lieue de chez moi, nous étions une belle compagnie de joyeux lurons au sortir d'un repas franco-afghan où nous avions participé...
 Chacun y allait de son pronostic pour les élections du lendemain...Je disais pour ma part que si Monsieur Le Pen arrivait en troisième position, ce serait un beau succès.
Et un proche de me téléphoner de son bal, le dimanche 21 avril à 20H pour connaître le résultat.
"Oh, c'est pas vrai!" avec une pointe d'amertume alors qu'il avait voté pour le candidat du FN.
Et moi de vous dire que j'étais aux anges...J'ai voté pour Jean-Marie Le Pen au premier et au second tour comme des millions de français qui se sont exprimé en toute légitimité dans ces élections
démocratiques. Je ne suis pas le seul sans nul doute à avoir ressenti une sorte de soulagement, un signe de justice immanente quelque part, une satisfaction intérieure indéfinissable qui fait
vraiment du bien, enfin une reconnaissance populaire de résistance à la bêtise, au mal qui nous veut du bien...
La paysannerie exterminée depuis des décennies par tous les pouvoirs en place, y compris les syndicats qui marchent dans le système, ne peut accepter un discours qui n'est pas dans sa
nature...Et le seul moyen qu'elle a pour renverser la vapeur est le passage à l'urne. Cela dit, voyons les choses en face, le mal n'est pas toujours de l'autre côté et il est  aussi dans le
comportement des opprimés, des exclus, des pauvres, comme en dit, celles et ceux qui par les temps qui courent ont, comme les retraités de l'agriculture, des revenus inférieurs à 850 euros par
mois et sur lesquels ils doivent payer dette sociale et CSG. Oui, les pauvres devraient changer de nature et ne pas se laisser aller à écouter des sirènes qui leur racontent n'importe
quoi...(C'est un peu ce que disait Monsieur François Mitterrand qui recommandait aux démunis de ne pas avoir d'enfants!) Se changer soi-même avant de vouloir changer les autres...Pourquoi
pas?
2002. A l'époque, je correspondais avec l'épouse du Premier ministre qui fut battu par Monsieur Le Pen...Elle comprenait le désastre du monde paysan et elle a fait ce qu'elle a pu, à son niveau,
cette intelligente universitaire qui m'a envoyé sa "Politique des sexes". Oui des choses ont été faites qui vont dans le bon sens en apportant par petites touches des améliorations  à la vie
des personnes concernées; ce fut le cas sous les gouvernements de Monsieur Jospin et  de Monsieur Raffarin, par exemple, avec l'aide du milieu associatif qui a su apporter
"spécifiquement"  sa petite pierre...Mais en réalité, ces correctifs réalisés et ces petites revalorisations bien réelles obtenues par l'échange et le vrai dialogue ne sont pas le changement
en profondeur auquel aspire la ruralité désespérée qui ne peut pas toujours vivre de miettes et  d'amour dans le pré par écran interposé mais sensible encore à quelque air
de violon, sorti tout droit des pages feuille-morte du Goncourt mil neuf cent onze...Chant d'espoir ou nostalgie? Une question sur un autre sujet que me posait un jour d'été deux mille onze, un
homme d'Etat, aux commandes d'un Conseil... Je n'ai pas encore répondu car je ne sais!
Reste à attendre une autre cour, celle des miracles où Gavoroche et Marianne enfin réconciliés avec la démocratie devenue cultivée, paisible et vivante, changeraient les couleurs du temps et du
monde.
Alors aux bonnes volontés de se donner un peu pour que ça change de musique?
Et si c'était vrai! Et si le jeu était possible! Et si ce rêve français avait de la suite dans les idées et devenait réalité! Et si, et si...
De grâce, cher Monsieur, laissez les pauvres choisir et boutez de la vie citoyenne votre inquisition contre une couleur d'où est issue pourtant, dira le romantique, toute profondeur!
Bien cordialement à vous et bonne chance dans votre entreprise.
Avec mes sincères salutations paysannes.

Mikhaël Filinger
Paysan retraité  et éleveur de quelques bovins
entre Armorique et Saintonge.
Voir pièces jointes
                                                                                                                               
Donné le vingt-sept février deux mille quatorze

Philippe BERTRAND 28/02/2014 23:45



Merci pour votre lettre si sensée et argumentée. Merci sincèrement. je dois mettre au point quelques détails. D'abord je n'ai aucune condescendance à l'égard de la "province" et du rural. j'en
viens et j'y retourne le plus souvent possible parce que l'air parisien et ses pratiques relationnelles, surtout dans mon milieu professionnelle, sont depuis un bon moment aux antipodes de mes
aspirations humaines. Donc la campagne, d'une certaine manière je connais mais surtout je l'aime. vous savez ce que cela veut dire, je suppose. j'ai vécu, grandi et appris à être un homme dans
mon village de 350 habitants. j'ai même eu la prétention de me présenter aux municipales en 2008 croyant que je pouvais apporter humblement mon expertise. Manque de chance, les élus locaux qui
sont les premiers par endroits pour critiquer les grands élus, ont souvent les mêmes pratiques. petits arrangements entre amis, aucune notion de la démocratie, de leurs devoirs et encore moins de
leurs missions. Oui, ça trichait, même dans mon bled. comment un élu local peut-il que la vie de ses concitoyens n'est pas son problème et que s'ils n'ont pas les moyens de payer, peu importe,
mais la commune ne subviendra jamais à leurs besoins? comment peut-on supporter cela? je ne pouvais pas.  Oui, j'ai des idéaux de gauche, dans ce qu'elle me semble pouvoir avancer,
égalitaires et solidaires. oui, je sais, la réalité contredit ces élans. j'en fais les frais régulièrement, croyez-moi. Mes amis sont pour beaucoup paysans, ils disent encore agriculteurs, ils
râlent tout le temps et ils ont des raisons de le faire, mais ils ont abondé si lonttemps dans le sens de la productivité qu'ils n'ont plus les moyens (financiers entre autres) de changer
d'orientation. Alors dans le sentiment d'abandon dont vous témoignez, il est possible de retourner sur des valeurs qui se veulent nationales, réconciliatrices en apparence. Sauf que la société
d'avant n'existe plus, hélas parfois. L'évidence des relations n'est plus. la concurrence et la survie nous ont placé dans ces campagnes les uns contre lmes autres. depuis 30 ans un parti refait
surface en essayant de farire croire à ces personnes que si les choses n'iront jamais, la faute en revient aux élus. C'est oublier le fond de la démocratie et du choix électif populaire. Ils
disent encore que le mélange démagogique des popualtions a envahoi nos territoires au point de léser les ayant droits que nous sommes. Vous avez vu ça où. dans mon village et mon canton, le
dernier étranger entraperçu était anglais ou américain, c'était en 1945. les étrangers viendraient prendre notre travail. Chez moi, il n'y a plus d'emploi. Donc pas d'étranger, pas de travail.
Cherchez l'erreur. en revanche le vivre-ensemble, expression qui vous fait certainement sourire ou grincer des denbts, a disparu? celui qui faisait que l'on s'inquiétait de la santé du voisin, a
disparu. faute à qui d'après? sont-ce les politiques qui ont poussé au crime de l'égoïsme? non, nous sommes les premiers responsables de cela et on peut pas être à lafois responsables et se
déclarer victime. retrouver le sens de faire avec les autres, même les mains salies par le cambouis, c'est la seule voie de salut. le FN est bien loin de ce souci. Cordialement.



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