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Le complément des Carnets de Campagne diffusés sur France Inter sans impératif de temps ni d'espace et ouvert aux commentaires et contributions extérieures

11 Dec

Les tropiques sont tristes. la Côte d'Or aussi.

Publié par Philippe BERTRAND  - Catégories :  #santé

Claude Lévi-Strauss est décédé le 30 octobre 2009 et a été inhumé sur sa terre d’adoption de Lignerolles dans le canton de Montigny-sur-Aube en Côte d’Or, là où il séjournait régulièrement depuis 1964. Il allait avoir 101 ans. Ce n’est plus un âge, mais une légende. Le père de l’ethnologie moderne qu’il était devenu, était en effet depuis longtemps inscrit au pays des immortels à l’image des académiciens eux-mêmes sans âge réunis sous la coupole. Sa vie ne fut pas singulière, mais plurielle : né d’une famille d’artistes, le jeune homme entreprend des études de philosophie et milite à la SFIO avant de prendre le poste de secrétaire général des étudiants socialistes. Un destin politique se dessine pour l’étudiant dans le sens premier de politique-polis- des affaires de la société. Sans aucun doute apparaissent déjà les prémices de ses études futures du corps social. Professeur de philosophie à Mont-de-Marsan, il répond à une proposition de travail au Brésil. Nommé à l’université de Sào-Paulo en 1935, il entreprend ses premières missions ethnographiques la même année.

Je me suis souvent demandé ce que le chercheur avait pu trouver dans ce décor du châtillonnais aux antipodes du Mato Grosso brésilien et de l’Amazonie, territoires des grandes missions organisées entre 1935 et 1939. J’ai évidemment un semblant de réponse, car sans vouloir établir une quelconque comparaison déplacée entre son parcours et le mien, je sais ce que l’on peut venir chercher ici dans ce nord Côte d’Or. J’y ai certes une partie de mes racines, mais je crois que c’est d’abord un réconfort que l’on obtient en séjournant sur cette terre. Réconfort d’une authenticité naturelle, d’une variété des gestes simples et essentiels, d’un environnement qui ne ment pas parce qu’il n’a pas été trahi ou totalement dérangé par la main de l’homme. Ce sont ces fondamentaux que Claude Lévi-Strauss devait éprouver à cet endroit. Le journaliste et romancier Jérôme Garcin avait rédigé un article suite à un entrevue avec Lévi-Strauss dans son ’château’ de Lignerolles. C’était en 1984. Le chercheur rapportait qu’à son arrivée en Bourgogne, il connaissait mieux le Brésil que la France et davantage les indiens Nambikwara que les paysans bourguignons. D’une certaine manière il arrivait en terre inconnue, sauvage sans être pour autant hostile. Au fond, c’est toute sa philosophie qui transparaît dans ces mots. Non seulement l’œuvre de Lévi-Strauss a porté les sciences humaines au rang de sciences rigoureuses (jusqu’alors les premières accablées par la subjectivité qui leur aurait été inhérente buttaient contre l’objectivité des secondes), mais surtout cette œuvre a dévoilé le vrai sens du mot humanité. Celle-ci est riche de la diversité de ses cultures. Elle n’est ni une et entière, ni modélisée par un principe de progrès et d’évolution uniformes. On le sait, et l’histoire l’a maintes fois prouvé, le progrès a favorisé les différences et les clivages des bons et des mauvais, des sauvages et des modernes. Les sociétés occidentales ont souvent prétendu détenir les clés du progrès et ont tenté de les appliquer en terres étrangères. Temps des conquêtes et temps de colonisations. Lévi-Strauss a découvert d’emblée des liens qui unissent des groupes d’individus au sein de leur société et qui procèdent de ce qu’il faut appeler une culture. Chaque société est régie par ces liens. Aucune n’y échappe et heureusement car les liens ‘structurent’ les règles de vie, de création, de procréation et de partage. Aucune société n’est en cela fondamentalement différente d’une autre et surtout pas supérieure ou inférieure aux autres. Lévi-Strauss a apporté donc des termes décisifs dans l’analyse de la vie sociale car tout racisme est non-sens, une contradiction par nature, de même que toute lecture unidirectionnelle de l’histoire est une erreur grossière. Ce sont précisément cette diversité et cette richesse de l’humanité que l’ethnologue retrouvait dans la nature des paysages du châtillonnais. « Ici, l’univers végétal est aussi mystérieux et passionnant que les hommes du Brésil central » confiait-il encore à Jérôme Garcin. Lévi-Strauss aimait vagabonder dans ces forêts de Côte d’Or, j’ai envie de dire qu’il aimait s’y perdre pour mieux s’y retrouver, et partait à la cueillette des champignons au milieu de ces arbres «  qui ont des odeurs gallo-romaines ». A Lignerolles, « Monsieur le professeur » appréciait le rituel du 14 juillet et c’était l’occasion du traditionnel verre de l’amitié et de la rencontre avec les villageois. Sincérité et humilité et surtout pas de séparation morale et savante entre le chercheur et le bons sens villageois. Deux formes d’humanités mêlées, celles de l’académicien et celle du lignerollois. Aujourd’hui quand je reviens dans mon village d’Aignay-le-Duc, je pense à cet impératif contemporain qui voudrait faire la différence entre une France d’en bas à laquelle j’appartiens et une France d’en haut. Je m’amuse à dire que s’il en existe une « en haut », c’est parce qu’elle est superficielle comparée à la version profonde du bas. Mais surtout, malgré les distinctions de comportements, de consommation voire de pensée, ces deux entités sont autant respectables l’une que l’autre. J’en terminerai avec la sagesse qui découle de l’œuvre de Claude Lévi-Strauss lorsqu’il achevait son ‘anthropologie structurale’ parue en 1958 par ces termes : « La tolérance n’est pas une position contemplative, dispensant les indulgences à ce qui fut ou à ce qui est. C’est une attitude dynamique qui consiste à prévoir, à comprendre et à promouvoir ce qui veut être. La diversité des cultures humaines est derrière nous, autour de nous et devant nous. La seule exigence qui nous puissions faire valoir à son endroit est qu’elle se réalise sous des formes dont chacune soit une contribution à la plus grande générosité des autres ». Si cette déclaration n’est pas d’actualité et de première urgence, alors je n’ai rien compris au monde tel qu’il va.

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librellule 31/05/2010 22:13



Les hommages à ce grand homme sont toujours pour moi un moment d'émotion, encore plus quand ils sont bien écrit.


Quand j'aime, "je lie"


 



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